Christian Germier : article exposé
En quoi l’enseignant a-t-il un rôle à jouer dans les usages d’internet à l’école ?
Internet s’est imposé de et à la société toute entière. Il s’est donc, de fait, imposé au système éducatif, à l’école. Azzedine si Moussa (2000)[1] fait remarqué d’ailleurs que si, traditionnellement, les réformes viennent d’en haut, pour une fois quelque chose s’est imposé de la base et oblige l’Education Nationale à muter. Au-delà des aspects technologiques et informationnels souvent évoqués, d’autres questions se posent : Internet a-t-il quelque chose à faire à l’école ? Y-a-t-il des usages scolaires d’Internet ? Lesquels ?
- Apprendre...
...que quelque chose est arrivé, à faire, apprendre « tout court » (Reboul, 1980[2]) : Internet permet tout cela, c'est-à-dire prendre connaissance d’une information, acquérir un savoir faire, et acquérir un savoir. Cela peut-il se faire sans l’enseignant ? S’informer demande de comprendre, trier, mettre en relation, apprendre à faire également mais il faut en plus utiliser des « outils » pour mettre en œuvre, apprendre un savoir demande tout cela mais en plus interroge un projet avec lequel la nouvelle connaissance sera mise en perspective. Apprendre demande un investissement lourd et suppose une évaluation.
Un individu peut apprendre en dehors de l’école et cela n’a rien à voir avec Internet. Cette possibilité repose sur la nature du savoir à acquérir et des savoirs antérieurs de l’apprenant. Ces derniers sont-ils assez stables et actifs pour médiatiser les informations reçues et les transformer en nouveau savoir ? Dans la Zone de Proche Développement mise en évidence par Vygotsky, cela semble possible. Si la réponse est positive alors l’apprentissage a lieu.
La question qui reste posée est celle de la validation de la nouvelle connaissance. Une auto-évaluation est toujours possible. En soumettant son acquisition à l’approbation de ses pairs par exemple. Mais aussi en la mettant à l’épreuve de l’utilisation. Ce qui faisable dans le monde réel l’est aussi dans le cyberespace. Le Web démultiplie le nombre de pairs susceptibles de valider ou d’invalider la nouvelle connaissance. Il propose une infinité de situations dans lesquelles l’apprenant peut réinvestir et donc tester ses nouveaux savoirs.
1.1. Apprendre peut se faire en...
1.1.1. ...Communiquant : La correspondance scolaire, pratique relativement courante a pris avec internet une dimension planétaire. Aujourd’hui, de nombreuses classes françaises entretiennent des relations avec des classes du monde entier, parfois de langue différente. L’objectif d’ouverture de cette activité s’en trouve démultiplié. Ainsi les classes, les élèves peuvent s’informer, partager, échanger. C’est une lapalissade de dire qu’Internet abolit le temps et l’espace. La communication inter-élèves, interclasses (par courriel ou par l’intermédiaire de blogs, de chats, de forums) se fait donc à un rythme plus soutenu qu’auparavant et s’étend quasiment à la planète entière. A l’école, quand on entre en relation avec quelqu’un d’autre, c’est avec son statut d’élève. La relation répond alors à des objectifs et des critères particuliers : Il s’agit de coopérer (par exemple échanger des informations) ou de collaborer (travailler ensemble à un projet). Dans le cadre scolaire, les objectifs de construction de connaissances et d’éducation à la citoyenneté encadrent ces activités.
Que peut (et/ou doit) faire l’enseignant dans ce type d’activité ? Proposer et organiser des situations de communication. Dans la situation, il est attentif aux contenus (forme et fond). Il incarne la cohérence entre les objectifs pédagogiques et didactiques et l’activité médiatisée par le Net.
1.1.2. ...s’informant : la recherche d’information est un des usages « phares » de l’Internet. Les sources d’informations et les informations elles-mêmes se sont multiplier au delà de l’imaginable Il suffit d’entrer un mot sur un moteur de recherche pour voir le nombre de page s’afficher en millions de résultats ![3]
Enseigner à s’y retrouver dans cette masse, devrait être une des missions des enseignants : Trier, affiner sa demande, choisir son moteur de recherche, remonter les filières, écarter ce qui ne convient... Pour certains, les jeunes seraient incapables de s’informer sur le net[4].
1.1.3. ... partageant, en éditant de l’information : De nombreuses classes, notamment sur leur site produisent sur le web des informations. Il s’agit bien souvent de mises en forme d’informations déjà recueillies sur la toile.
Ces productions ont souvent un caractère de témoignage (« voilà ce que nous avons fait »). Elles présentent un intérêt évaluatif (elles arrivent en fin de projet). En effet, l’accès aux ressources, à l’école, est souvent corrélé à son utilisation et à la production qui en résulte. L’exploitation des informations recueillies est une activité sollicitant de nombreuses compétences. Dans ce sens, elles peuvent renseigner l’enseignant sur les acquisitions de l’apprenant.
Mais elles peuvent aussi contribuer à réfléchir aux usages d’Internet. L’enseignant doit donc se saisir de ces activités pour aider les élèves à s’engager dans une réflexion dont l’objectif est de construire une posture d’internaute responsable : Quel contenu ai-je le droit de diffuser (droit d’auteur, droit à l’image...)[5] ? Ce que je diffuse est-il à destination de tout le monde ou dois-je cibler mes destinataires (dans ce cas, quel est le meilleur medium de ma production ?)?
Enfin, cet usage est intéressant car il autorise le retour. Editer c’est s’exposer aux critiques : savoir les accepter, répondre en prenant du recul font partie des postures sociales que l’école peut mettre en valeur.
1.1.4. ... créant : Internet met à disposition plus de solutions que ne pourra jamais proposer un professeur pour utiliser, inventer, mettre en forme. Les didacticiels (y compris les didacticiels gratuits) sont pléthore sur le web.[6]
Le choix du bon outil n’est pas toujours aisé. L’enseignant peut une fois de plus accompagner l’élève dans son parcours en le faisant réfléchir à son projet : qu’est-ce que je veux faire ? De quoi ai-je besoin ? Où chercher ?
1.1.5. ... coopérant[7] ou en collaborant [8]: Cette forme de travail est riche à plusieurs titre. D’abord au niveau de la construction du savoir ; ce dernier se dédouble en savoir individuel et savoir collectif, l’un se nourrissant de l’autre et inversement. Ensuite, elle forme à l’écoute, à la compréhension de l’autre, au débat (argumenter, questionner, répondre...).
Dans ce type de situation, une des tâches principales de l’enseignant, outre la planification et l’évaluation, est l’explicitation des objectifs de cette forme de travail et des critères d’évaluation. On ne sera pas évaluer seulement sur les résultats mais aussi sur sa capacité à travailler avec d’autres.
1.2. Enseigner
Tous ces usages dépassent largement le cadre de l’école, mais au sein de l’institution scolaire, ils prennent une forme façonnée par les finalités d’éducation, d’instruction et de formation inhérentes à cette dernière[9]. De nouvelles tâches sont dévolues aux enseignants, d’autres ne sont qu’à adapter. Il faut :
- Donner du sens aux activités sur le Net
- Aider à naviguer, chercher et trouver. Faire se poser les bonnes questions (où, quand, dans quel but, comment)
- aider à construire une méthode pour un usage autonome et raisonné (Par exemple, veiller au rapport « temps passé / temps d’activité-d’apprentissage. »
- Construire avec l’élève une utilisation éthique
Il s’agit de vrais changements, voire de bouleversement. Historiquement, l’enseignant était celui qui savait, celui par qui le savoir se transmettait. Aujourd’hui, il est appelé à davantage de « modestie » : oui, ses élèves apprennent certaines choses importantes sans lui (il existe donc des savoirs qui ne s’enseignent pas, et à fortiori à l’école), oui, il existe d’autres modes d’enseignement que la méthode magistro-centrée. On retrouve ces changements de perspective dans les nouveaux modèles du triangle pédagogique (Houssaye, 1988).
Triangle de J. Houssaye
- 3. Quand le triangle se déforme.
De nombreux chercheurs et théoriciens ont tenté d’adapter le modèle du triangle pédagogique en y adjoignant un sommet de plus[10] (Cet ajout en fait d’ailleurs autre chose qu’un triangle). Cette modification du triangle redessine les rapports entre les trois sommets d’origine, l’enseignant, le savoir et l’apprenant.
Rappelons brièvement que le triangle permet de modéliser les méthodes en fonction de ce qu’elles insistent sur l’un ou l’autre des sommets ou des côtés. Les côtés du triangle peuvent être remplacés par des flèches matérialisant les interactions entre les trois pôles.
Nous nous proposons de présenter le modèle issu de nos recherches et de notre réflexion sur les rôles de l’enseignant dans les usages d’Internet[11].
Dans cette configuration nous sommes en présence d’une « pyramide pédagogique » dont les faces sont quatre triangles interrogeant le processus enseignement-apprentissage.
3.1. Les triangles 1 et 3
Dans ces figures Internet et l’enseignant n’apparaissent pas ensemble. Le triangle 1 a fait l’objet de nombreux ouvrages. Le triangle 3 exprime trois idées que l’enseignant doit intégrer et prendre en compte : 1) Internet médiatise des savoirs scolaires (au sens des programmes) et non scolaires et certains de ces savoirs font l’objet d’un apprentissage en dehors du cadre scolaire. La nature de ces savoirs reste à définir. 2) Dans ce contexte, l’enseignant peut ne pas avoir de rôle à jouer dans le processus d’apprentissage. 3) Ces savoirs appris en dehors du cadre scolaire n’ont pas moins de valeur que les savoirs scolaires.
3.2. Les triangles 2 et 4
3.2.1. Le triangle 2
C’est le triangle de la complémentarité. Le savoir a deux sources : l’enseignant et internet. C’est l’espace du conflit sociocognitif entre l’enseignant et internet. L’enseignant peut mettre les savoirs à enseigner à l’épreuve de la toile, les revisiter, les modifier, les compléter. Les informations recueillies sur Internet, les échanges avec les collègues, l’accès aux ressources pédagogiques en ligne peuvent aider l’enseignant à didactiser le savoir. Rappelons néanmoins qu’internet peut proposer une forme didactisée du savoir. A l’enseignant de se l’approprier, de la modifier ou de la rejeter. Mais même s’il la rejette, il doit tenir compte du fait que ses élèves peuvent y avoir accès.
3.2.2. Le triangle 4
C’est le triangle de la collaboration et de l’éducation à la citoyenneté. C’est l’espace où, à trois, on peut construire un savoir. Internet fournit des données, des exemples, des outils, des supports de diffusion que l’élève et l’enseignant exploitent ensemble dans le but de construire une connaissance ou un savoir faire. A un autre niveau l’enseignant aide à construire du sens autour de l’usage du Web. Il accompagne l’élève vers l’autonomie (efficacité, esprit critique, éthique).
- 4. Conclusion
Internet a transformé en profondeur les rapports entre les enseignants, les élèves et les savoirs. Il est devenu incontestable que les façons d’apprendre et d’enseigner s’en trouvent bouleversées. Ce que l’enseignant faisait parfois à la marge (accompagner, expliciter) devient un de ses rôles primordiaux. L’espace de la classe est devenu un espace ouvert. Dans une représentation traditionnelle de l’école, l’enseignant était au centre. On a tenté, dans les années 80 d’y placer l’élève, sans beaucoup de réussite, semble-t-il. Aujourd’hui la classe est multidimensionnelle, elle a pris de la profondeur et le savoir y emprunte des chemins qui, pour certains, contournent l’enseignant et l’école. Les interactions se font maintenant en trois dimensions et l’on peut se demander si la classe a encore un centre. Peut-être faut-il changer de regard vis à vis de l’enseignement et considérer ce dernier comme une fonction sociale autorisant la médiation des savoirs par des entités « déshumanisées » travaillant en coopération et en collaboration avec les enseignants.
Dans ce contexte, l’école est-elle menacée ? Peut-on dire avec Pappert[12] que « le système scolaire est ce que nous avons de plus proche du système soviétique. Je pense qu’il va s’effondrer ».
Obligée d’évoluer, l’école ne peut se permettre de passer au travers de la révolution copernicienne en cours au risque de devenir une institution obsolète et décalée. L’enseignant doit y prendre sa place, car il en a une, mais la perspective a changé. Il doit changer de regard, accepter le partage et se former à ses nouvelles tâches. L’institution scolaire doit l’y inciter et l’y aider. L’effort à fournir en termes de formation est sans doute l’un des plus importants qu’elle ait eu à fournir. Mais elle évolue lentement, sans doute trop lentement au regard des changements rapides qui s’annoncent. Saura-t-elle faire face et profiter de l’occasion qu’offrent les nouvelles technologies et notamment l’avènement du cyberespace pour réaliser enfin ce qu’elle tente de faire depuis le début sans y parvenir[13], sortir du modèle de la « reproduction », c'est-à-dire réduire les inégalités dans l’accès aux savoirs ? C’est à n’en pas douter l’enjeu essentiel.
Bibliographie
Alava, S. (2000) Cyberespace et formation ouverte ; vers une mutation des pratiques de formations. Bruxelles : De Boeck Université
Jaillet, A. (2004) L’école à l’ère numérique. Paris : L’Harmattan
Sérusclat, F. (1999) L’école républicaine et numérique ? Paris : Belin
Si Moussa, A. (2000) Internet à l’école : usages et enjeux Paris : L’Harmattan
[1] Si Moussa, A. (2000) Internet à l’école : usages et enjeux. Paris : L’Harmattan
[2] Reboul, O. (1980) Qu’est-ce qu’apprendre ? Paris : PUF
[3] Pour le mot « motivation » Google propose 46 700 000 résultats
[4] http://www.enseignons.be/actualites/2008/05/25/les-jeunes-incapables-de-sinformer-sur-le-net/
[5] Voir l’extrait de mémoire d’une professeure documentaliste à l’adresse : http://docsdocs.free.fr/IMG/pdf/citoyen_internet.pdf
[6] Il existe même des cours en ligne gratuits pour se former sur des didacticiels gratuits (exemple : http://www.siteduzero.com/)
[7] Pour une définition du travail coopératif, voir le site de l’Université de Laval (Québec) sur le travail coopératif : http://www.tact.fse.ulaval.ca/fr/html/coop/2app_coo/cadre2.htm
[8] « ...est apprentissage collaboratif toute activité d'apprentissage réalisée par un groupe d'apprenants ayant un but commun, étant chacun source d'information, de motivation, d'interaction, d'entraide… et bénéficiant chacun des apports des autres, de la synergie du groupe et de l'aide d'un formateur facilitant les apprentissages individuels et collectifs. » Walckiers, M. De Praetere, T. (2004) L'apprentissage collaboratif en ligne :
huit avantages qui en font un must (extrait) (Récupéré de : http://www.dokeos.com/doc/apprentissage_collaboratif.pdf
[9] Voir le socle commun de connaissances et de compétences (décret du 11/07/2006) : http://media.education.gouv.fr/file/51/3/3513.pdf
[10] Modélisation des processus de médiation – médiatisation : vers une biodiversité pédagogique
Daniel Poisson (CUEEP-USTL-TRIGONE) : http://tecfa.unige.ch/tecfa/maltt/cofor-1/textes/poisson.pdf
[11] Ce modèle est largement inspiré du document présenté en note de bas de page n°10.
[12] Cité par http://www.internetactu.net/2004/04/13/seymour-papert-rinventer-lcole-de-lextrieur/
[13] "La reproduction des inégalités sociales par l'école vient de la mise en œuvre d'un égalitarisme formel, à savoir que l'école traite comme "égaux en droits" des individus "inégaux en fait" c'est-à-dire inégalement préparés par leur culture familiale à assimiler un message pédagogique."
Bourdieu, P. (1966) - La reproduction -