LAIFI-NOURI Wided: MONDIALISATION : GLISSEMENT VERS LE VIRTUEL?
QU'APPELLE-T-ON "MONDE VIRTUEL"?
La mondialisation entretient des rapports assez complexes avec le virtuel en général. On ne peut clairement démêler si elle en procède ou si elle s'en trouve à l'origine. Il reste qu'on ne peut parler de mondialisation sans évoquer le virtuel. Ce qui implique de distinguer entre monde réel, monde virtuel et réalité virtuelle.
Le monde réel est le monde de la mondialisation de l'économie et de la finance ainsi que de la globalisation technologique.
Le monde virtuel est essentiellement le Réseau des Réseaux, en d'autres termes Internet. Ce n'est ni le monde réel, ni la réalité virtuelle, celle des images de synthèse, mais une extension virtuelle du monde réel.
Enfin, la réalité virtuelle est un espace en 3 dimensions qui opère dans le monde réel comme dans le monde virtuel et qui se caractérise par un nouveau type de communication, de nouvelles interactions, de nouveaux comportements.
Mondialisation et monde réel
En l'espace de quelques années, le commerce et l'industrie sont passées de l'internationalisation à la globalisation, puis à la mondialisation. Ainsi s'exprime Daniel Bernard, PDG de Carrefour : "D'internationale, Carrefour doit devenir une entreprise réellement mondiale".
Autre conséquence de la mondialisation dans le monde réel : la globalisation technologique, avec sa philosophie sous-jacente qui reste celle du "We can, we may" et ses applications qui s'exercent aussi bien dans le réel que dans le virtuel.
Enfin, la mondialisation implique une nouvelle répartition des forces et des enjeux politiques à l'intérieur des pays : "En redistribuant les cartes de croissance, la mondialisation redessine aussi la carte des inégalités" - ainsi qu'à l'échelle mondiale : "Ce qu'on appelle actuellement la "mondialisation" n'est en réalité qu'une guerre économique radicale imposée à toutes les nations".
Mondialisation et monde virtuel
Le monde virtuel de l'Internet est un autre monde réel, et c'est pourquoi il entretient avec le monde de la réalité virtuelle et le monde réel des relations ambiguës, en d'autres termes ses connections avec le monde "non branché", monde réel ou réalité virtuelle, sont subtiles. Dès sa création le Web est la mondialisation achevée…
Trois hypothèses sont envisageables pour les années à venir : la planète entière a accès au Web, la toile s'étend sur le monde ; les retards en matière d'accès s'accumulant pour un certains nombre de pays, le Web ne concerne plus que les pays informatisés, il se crée alors des sortes de réserves indiennes à l'échelle mondiale ; ces mêmes retards également répartis sur la planète provoquent à l’intérieur de chaque pays une fracture entre une population « libérée du réel » et une population d’exclus du virtuel et qui continue à vivre dans « l’esclavage du réel ».
Paradoxalement, c’est dans la première hypothèse que Internet peut représenter un espace de liberté, un refuge pour des identités culturelles minoritaires qui n'ont aucun avenir dans le monde réel, sauf peut-être celui du musée ou de la "réserve indienne".
La globalisation des sites Web n'interdit pas, en effet, de se rapporter aux us et coutumes culturelles, aux graphismes locaux, au contraire. En ce sens le Web maintient les particularismes nationaux, mais dans une perspective commerciale. C'est le cas du multilinguisme des sites Web conçus en terme de marketing comme une extension des stratégies globales. Ce qui prouve que la mondialisation qui favorise plutôt la pratique du "think global, act local" ne sera pas, comme on pouvait légitimement le craindre, la standardisation. Elle ne sera pas non plus "l'utopie généreuse du mondialisme"!
Il est peu probable en revanche que la seconde hypothèse se réalise, du fait précisément des ressources d’Internet : c’est le cas des universités virtuelles en Afrique ou autres pays défavorisés. L'ouverture prochaine des campus virtuels de Dakar et de Yaoundé, au Cameroun, avec bibliothèque et médiathèques virtuelles laissent supposer qu'une élite africaine aura bien accès à l'information et à la connaissance. Et les projets de l'Aupelf-Uref concernent actuellement d'autres zones géographiques.
Reste la troisième hypothèse, la plus vraisemblable, qui verra des élites "virtualisées" - c'est-à-dire "libérées de l'esclavage du réel" - se satisfaire de centaines de millions d'exclus répartis indifféremment sur toute la planète.
Le Web est donc un monde sans territoire réel ou, si l'on préfère, un "cybermonde territorialisé". Si la mondialisation menace la souveraineté des états, le Web est lui-même un état, virtuel, certes, mais doté d’un langage universel : le langage informatique.
Il est d'abord un espace de liberté, comme l'humanité n'en a jamais connu. On peut même penser que si l'homme doit disparaître du monde réel du fait de la mondialisation, il se retrouvera virtuellement, dans le Réseau des Réseaux.
Il est aussi un espace de création - on pense au mouvement des "fractalistes" - que la réalité virtuelle investit cependant de plus en plus, dès lors que "les technologies numériques offrent aux artistes des lieux d'expérimentation où organismes et objets physiques fusionnent avec des chimères calculées" (Imagina 98).
Il est un espace de communication - avec les "forums" - et d’échange d’informations (financières, économiques, politiques, etc.). Il favorise aussi bien le commerce - commerce électronique, usines virtuelles, - que la culture en général - musées, galerie d'art, littérature -, la recherche naturellement et l'enseignement : "Internet, c'est la bibliothèque du monde".
Mais il est aussi un désert spirituel. Et c’est, enfin, le moteur le plus puissant au service de la mondialisation. (On ne parle pas ici du poids de Microsoft sur l'informatique mondiale : 90% des logiciels Windows). Certes, "lorsque le virtuel aura atteint toute sa puissance, il aggravera la crise, poussant jusqu'au paroxysme les contradictions de notre système". Mais les plus optimistes estiment que le virtuel viendra lui-même à bout de la crise.
Mondialisation et réalité virtuelle
Le terme de "réalité virtuelle" passe pour choquant, on lui préfère parfois celui de "simulation interactive", mais il s'agit bien de la même réalité qui se distingue du monde réel en ce qu'elle y introduit une dimension virtuelle, constituée d'images de synthèse en 3 D. Les applications en sont multiples et trouvent leur place spécialement dans l'industrie, avec les maquettes numériques, le cinéma et ses effets spéciaux, mais aussi dans l'information, avec l'infographie 3 D, le commerce électronique, les jeux de simulation en temps réel, la mode, les arts, etc. En fait, la réalité virtuelle investit la plupart des activités humaines aussi bien dans le monde réel que dans le monde virtuel. A l'échelle de la planète, le phénomène des images numériques a pris l'ampleur que l'on sait au cinéma, mais il peut prendre des proportions considérables dans le monde virtuel : reconstitutions de villes réelles ou imaginaires, création d'espaces de services ou de loisir, etc.
Les premières réalisations sur Internet ne manquent pas d'intérêt, - on prendra comme exemple la première galerie d'art virtuelle en 3D ou les premiers défilés de mode (Thierry Mugler) avec "simulation réaliste des jeux exquis de forme et de texture qu'entraînent les mouvements des tissus" (Imagina 98, 4-6 mars 1998). Beaucoup plus inquiétantes en revanche sont des expériences comme celle du Deuxième Monde, "première communauté virtuelle 3D européenne en ligne".
LAIFI-NOURI Wided